L’ESG est mort, vive l’IA?

L’ESG est mort, vive l’IA?


Dans la foulée du lancement par le gouvernement fédéral de la stratégie nationale en intelligence artificielle (IA), l’IA est sur toutes les lèvres. Comment intégrer les plus récents modèles pour automatiser des processus d’affaires ? Comment investir dans la construction de centres de données ? Comment inventer de nouveaux produits qui s’appuient sur l’IA ? Comment créer 250 000 emplois liés à l’IA d’ici cinq ans, comme s’y engage désormais Ottawa ?

À l’inverse, force est de constater que l’ESG – Environnement, Social et Gouvernance – est moins à la mode qu’il y a quelques années. Depuis 2024, l’administration fédérale américaine dérégule, abandonne et sanctionne des programmes sociaux et environnementaux, mettant à mal l’intégration des facteurs ESG par les entreprises. Au Canada, bien qu’une taxonomie de l’investissement durable soit en préparation, la mode est davantage aux exemptions et assouplissements qu’à l’ajout de nouvelles normes.

En réponse, de nombreuses entreprises ont réduit leurs communications ESG, et certaines ont revu leurs ambitions à la baisse. Le message ambiant est clair : oubliez l’environnement, l’investissement responsable, les initiatives d’équité, de diversité et d’inclusion. L’ESG est mort, vive l’IA ?

Pourtant, comme nous l’expliquons dans le récent énoncé de position de l’institut Penner, ce discours fait fausse route. L’IA ne sonne pas la fin des enjeux ESG : elle les amplifie, tout en faisant naître de nouvelles opportunités de supervision et de détection des risques. L’IA renouvèle la pertinence de l’ESG, sur deux fronts: l’émergence de nouveaux enjeux, et le développement de nouveaux outils.

Des risques environnementaux d’une ampleur inédite

Le déploiement massif de l’IA exige une infrastructure colossale. Les centres de données prolifèrent à un rythme vertigineux à l’échelle mondiale, entraînant une demande énergétique sans précédent. Au Canada, le gouvernement fédéral prévoit doubler la capacité du réseau électrique en 25 ans. Cette infrastructure laissera une empreinte environnementale considérable : émissions de gaz à effet de serre, consommation d’eau, pression sur les écosystèmes locaux.

Mais ces mêmes infrastructures sont également exposées aux conséquences des changements climatiques. Une étude récente de la firme XDI, portant sur près de 9 000 centres de données à l’échelle mondiale, démontre que ces sites font face à des risques physiques importants : inondations, feux de forêt, chaleurs extrêmes. La numérisation et l’automatisation de l’économie mondiale repose ainsi sur des fondations de plus en plus vulnérables.

L’acceptabilité sociale du déploiement de l’IA constitue un autre risque souvent sous-estimé. En avril 2026, la NAACP, a intenté une poursuite contre xAI – l’entreprise d’intelligence artificielle d’Elon Musk – pour l’exploitation sans permis de turbines au gaz alimentant un centre de données à Memphis. Des poursuites similaires ont eu lieu en Irlande et au Royaume-Uni. Ces cas illustrent une tendance lourde : sans dialogue véritable avec les communautés impliquées, les projets d’IA s’exposent à des délais, des blocages et des risques juridiques importants.

Un marché du travail en profonde mutation

L’IA est en voie de transformer en profondeur le marché du travail. À court terme, elle peut remplacer des employés, des stagiaires, voire certaines fonctions entières. Mais les conséquences à plus long terme sont potentiellement encore plus significatives : si les entreprises automatisent massivement leurs processus, qui formera la prochaine génération de travailleurs expérimentés ?

Par ailleurs, l’IA s’intègre de plus en plus dans les processus d’embauche et de recrutement. Bien que certains la présentent comme une façon de contourner les biais humains, les algorithmes peuvent également reproduire et amplifier ceux-ci. Ces biais peuvent nuire à la qualité des embauches, reproduire des inégalités systémiques et exposer les organisations à des risques juridiques, notamment en matière de discrimination à l’embauche.

La question de la formation est tout aussi pressante. Nos systèmes d’éducation et de formation professionnelle sont-ils en train de s’adapter ? Prennent-ils autant en compte les avantages que les effets de l’IA sur le développement humain, alors qu’un étudiant québécois sur trois transgresse les règles sur l’IA dans le cadre de ses études ? Ces questions relèvent entièrement du « S » de l’ESG.

Une gouvernance à réinventer

Qui est responsable lorsqu’un gestionnaire s’appuie sur des recommandations générées par l’IA pour prendre une décision ? La question de la responsabilité et de l’imputabilité se pose avec une acuité nouvelle dans les organisations.

La situation est d’autant plus complexe que les entreprises maîtrisent rarement l’usage que leurs employés font de l’IA. Des études récentes indiquent qu’une proportion élevée de travailleurs utilisent des outils d’IA générative de manière non autorisée, partageant parfois, sans le savoir, des informations confidentielles ou protégées par des lois sur la vie privée avec des tiers extérieurs.

S’ajoute à cela l’opacité des systèmes d’IA eux-mêmes. Lorsque l’IA formule une recommandation, le processus qui y a mené reste souvent incompréhensible – un « boîte noire » qui complique l’audit, la réglementation et la gestion des risques. La gouvernance, pilier fondamental de l’ESG, n’a jamais été aussi sollicitée.

De nouvelles opportunités

L’IA a deux facettes : elle est une source d’enjeux, mais également un outil d’analyse ESG. L’IA est une technologie qui peut être mise en œuvre pour améliorer l’identification et la gestion des risques et enjeux ESG, que ce soit par les entreprises elle-mêmes, ou bien les investisseurs, la société civile, les communautés locales et les régulateurs.

Par exemple, des études récentes illustrent comment l’IA peut accélérer la détection de l’écoblanchiment, évaluer la qualité des divulgations ESG des entreprises, ou encore mesurer la qualité de projets de compensation carbone. De même, l’IA est déjà utilisée par les autorités réglementaires dans certains pays afin de faire une meilleure surveillance des pratiques et divulgations ESG des entreprises.

L’acronyme ESG est peut-être moins populaire qu’avant, mais ceux qui ignorent ces enjeux sous prétexte qu’un acronyme n’est plus à la mode font preuve d’une myopie stratégique inquiétante. La mode passe. Les enjeux, eux, restent.